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MATHÉMATIQUES CONGOLAISES

(Roman paru chez Actes-Sud)

 

RÉSUMÉ

 

 
Dans un Kinshasa secoué de remous de toutes sortes, Célio aurait pu traîner sa galère encore longtemps, n’eut été sa rencontre avec le directeur d’un bureau aux activités très confidentielles, attaché à la Présidence de la République. La ville ne fait pas de cadeau, le jeune homme le sait, et il tient là l’occasion de pouvoir enfin se réaliser. Faire partie du cercle très fermé de ces sorciers d’un genre particulier que l’on appelle spin doctors n’est pas non plus pour lui déplaire.

Dans le jeu subtil de la manipulation politique, Célio a l’ambition d’exceller et de faire parler de lui. Facile, le jeune homme, a toujours été proche des phénomènes complexes. Il a toujours su établir un dialogue privilégié avec les mathématiques. Ses amis, d’ailleurs, l’ont surnommé « Célio Mathématik ». Appliquer ses connaissances à la désinformation, c’est ce qu’il compte accomplir.

De façon unilatérale, Célio se prend pour un grand mathématicien parce qu’il aurait assimilé le contenu d’un vieux manuel scolaire, légué par son père. C’est à travers des théorèmes et des définitions que Célio espère influer sur le destin dont il dit n’être que le jouet. C’est à travers les épreuves, aussi, qu’il lui faudra procéder à des choix cruciaux. Tenter de maîtriser les déséquilibres dans un environnement livré aux tiraillements et au chaos institutionnalisés.

 


Les personnages

 


    Célio Matemona
alias Célio « Mathématik » : Jeune homme plein d’ambitions

Gonzague Tshilombo : Le patron du bureau « Informations et Plans », grand manipulateur

Odia Tshilombo : Epouse de Tshilombo, très grande manipulatrice

Bamba Togbia : L’homme de main

Vieux Isemanga : Celui qui connaît tout

Nana Bakkali : La complice de Célio

Ioanidès Lolos : La conscience de Célio ?

Trickson, Face ya Yezu, Richard le bourgeois, Sera Sera, le petit Amisi : Les petits du quartier.

La Faim : Celle sur laquelle il faut compter

 

 
Quelques extraits

 

Première page

              

 
    – Ho, le vieux, à boire ! Celui que l’on appelait avec tant d’autorité « le vieux », plongea les mains dans un bac de polystyrène rempli de glaçons, en retira une bouteille de boisson gazeuse, la décapsula et la tendit avec empressement à l’homme qui venait de descendre d’un véhicule 4X4 bleu marine, flambant neuf.

Le gros véhicule s’était garé devant le ligablo [1] de Vieux Isemanga une minute plus tôt. Un des deux individus qui l’occupaient, celui assis à la place du passager, avait, du haut de la voiture, scruté quelques longues secondes les visages des gens attroupés autour d’un brasero – où cuisaient quelques brochettes de viande –, du bac de polystyrène, et d’une petite table bancale où étaient étalés des objets aussi divers que cigarettes à la pièce, rasoirs jetables, boîtes de sardines, corned beef, fil à coudre, ce qui constituait l’essentiel du capital des « Etablissements Isemanga ». Sous le regard de l’homme, les conversations s’étaient tues. Chacun avait reconnu, au véhicule sans plaques et à l’allure de ses passagers, des militaires en civil. Quand l’homme eut adressé sa commande et commença à boire, les personnes présentes se décrispèrent quelque peu et la conversation se modifia sur un ton exagérément enjoué.

Le ligablo de Vieux Isemanga occupait au bord du trottoir, avenue de la Justice, dans le quartier cossu de la Gombe, une parcelle où étaient hébergés les locaux d’une organisation non gouvernementale qui s’occupait de tout et de rien. Vieux Isemanga y faisait fonction de planton, de préposé aux informations et, accessoirement, d’homme à tout faire. Pour arrondir ses fins de mois …


 

[1] Etal, de marchandises

 

 

 


La faim

   

Entre-temps, la Faim, au milieu de la population, gagnait du terrain, faisait des ravages considérables. Elle progressait en rampant, impitoyable comme un python à deux têtes. Elle se lovait dans les ventres pareil à un reptile particulièrement hargneux creusant le vide total autour de sa personne. Ses victimes avaient appris à subir sa loi. En début de journée, avant qu’elle ne se manifeste, on n’y pensait pas trop, absorbé par le labeur qui permettrait justement de manger et ainsi obtenir un sursis. On faisait semblant d’oublier, mais l’angoisse persistait à chaque moment. En début d’après-midi, avec le soleil de plomb qui accélère la déshydratation, cela devenait plus compliqué. L’animal qui, depuis longtemps, avait pris la place des viscères, manifestait sa présence en affaiblissant le métabolisme, se nourrissant de chair et d’autres substances vitales. On était obligé de vivre sur ses maigres réserves. L’effort faisait trembler les membres, rendait les mains moites et froides, le cœur avait tendance à s’emballer. Pour calmer la bête, on lui faisait alors une offrande d’eau froide, pour qu’elle se sente glorifiée. Cela ne durait pas, car juste après, elle jouait sur le cerveau et d’autres organes de la volonté et du sens combatif. On pouvait avoir tendance à quémander et à mendier. Certains devenaient même implorants, parce qu’elle laminait, de son ventre rêche, des choses aussi précieuses que l’orgueil et la fierté. Elle était omniprésente et omnipotente. On ne conjuguait plus le verbe « avoir faim ». A la question de savoir comment on pouvait aller, la réponse était : « Nzala !», « la Faim !». Elle s’était institutionnalisée.

    Mais malgré ses faces peu avenantes et la répulsion qu’elle inspirait, on disait que des images d’elle se vendaient très cher à l’étranger. La Faim cherchait ainsi à acquérir des lettres de noblesse. On l’évoquait pour se justifier, pour obtenir des circonstances atténuantes en cas de faute grave. La Faim participait pleinement à la rédemption des individus. C’était d’ailleurs le seul gain qu’on pouvait en espérer. En dehors de cela, elle était comme un poison qui détruit les corps, en les transformant en proies idéales pour la malaria et la bilharziose. Elle empêchait ses victimes de proliférer, en augmentant la mortalité infantile. Pour la subir, il fallait être armé psychologiquement, parce qu’elle agissait aussi par constriction du sens moral et d’autres valeurs aussi élevées. Ceux qui résistaient se prenaient d’ailleurs facilement pour des héros ou des saints. Les autres, pour être exemptés des tourments quotidiens, reniaient leurs convictions et acceptaient le pot-de-vin dans l’exercice de leurs fonctions. La jeune fille prude trahissait son éducation et devenait vénale. Le professeur faisait fi de l’éthique en échange de billets de banque. Le soldat crachait sur le code militaire, pour dégénérer en un prédateur assoiffé de pillage.

    Chaque jour, la Faim additionnait des points. Elle progressait sinueusement dans les familles, indistinctement, laissant la mort et la désolation. Elle durcissait les cœurs. Elle abrasait de ses écailles rugueuses ce qui restait d’espoir. Afin de préserver les comptes du Président de la République et d’équilibrer la balance de paiements du Fonds Monétaire International, les Kinois s’étaient organisés pour gérer l’insatiabilité du monstre à double mâchoire. Surtout ne pas épuiser trop vite la réserve des victimes propitiatoires. Pour ce faire, ils avaient organisé la journée en « gongs », c'est-à-dire, en repas. Depuis longtemps déjà, ils avaient institué le « gong unique », pris en fin de journée, lorsqu’un miracle s’était produit et que le python immonde avait décidé, en ce jour, d’être magnanime. Puis, succéda l’ère du « gong alterné ». Dans les familles, une moitié de ses membres mangeait un jour, l’autre attendait le lendemain, et ainsi de suite. C’est certain, le combat était dur, mais restait, somme toute loyal, tant que les coups étaient portés au-dessus de la ceinture. Le Fonds Monétaire International applaudit devant tant de combativité. Il se félicita de la condition physique du Kinois, de son sens de l’adaptation, mais surtout, de sa faculté à encaisser les crochets de la bête à l’estomac. Malgré de vains soubresauts, l’hydre infâme tenait le peuple en respect, avec violence, en contractant ses anneaux au fond des abdomens, prolongeant l’agonie, se vautrant chaque jour dans une victoire sans fin, semblable à l’éternité, obscure, secrète. 

 

 

Tshilombo et la physique quantique

 

    La Mercedes gris métallisé descendait en silence l’avenue Nguma. Les mains sur le volant, Tshilombo ne parvenait pas à se détendre comme d’habitude. Il voulait en finir avec cette opposition désordonnée. Tout particulièrement avec Makanda Rashidi. L’homme n’avait pas respecté les termes de leur accord. Tshilombo était obligé d’agir au plus vite. De museler l’opposition, en usant de la force s’il le fallait. Et d’abord, éliminer Makanda. Avec tout l’argent que cette canaille avait perçu, qu’est-ce qu’il lui prenait de ruer dans les brancards au moment où on avait le plus besoin de lui ? Tshilombo comptait le lui faire payer très cher. Il avait sa petite idée là-dessus. Grâce à Célio, d’ailleurs. Ce petit avait une façon de penser remarquable. Ça l’amusait de l’entendre lui parler de son univers mathématique. Tshilombo n’y comprenait pas grand-chose, mais il aimait assez. Parmi toutes ses théories, il trouvait le monde de la physique quantique particulièrement fascinant. C’était quoi déjà ? Un monde peuplé d’entités infimes et presque fantomatiques ? Tshilombo avait appris que la physique quantique décrivait un monde étrange où la matière qui constitue notre univers semble bien localisée dans l’espace mais qu’en réalité elle est étendue quelque part. Tshilombo adorait ce « quelque part ». Le « ici » et le « là-bas » n’y ont plus aucun sens. Les particules élémentaires ne sont pas des points tangibles, mais sont comme des sortes de fantômes de particules. Lorsqu’on veut mesurer la position de l’une d’elles avec précision, l’information sur sa vitesse devient tout à coup incertaine. Lorsqu’on veut calculer sa vitesse, c’est sa position qui devient floue. Il existe même dans cette théorie un principe que l’on appelle le principe d’incertitude. Quelle poésie ! Tshilombo trouvait cela fabuleux. C’était tout un programme. La théorie le troublait parce que quand l’essence même de la matière nous échappait comme un mirage, il était facile de sombrer dans l’irrationalité. Et comment connaître une vérité dans des conditions pareilles ? La particule élémentaire ne parcourt plus un chemin précis, mais une trajectoire possible. Ce n’est plus un objet, c’est un nuage invisible et insaisissable qui néanmoins influence le milieu qui l’entoure. Lorsque l’on mesure une particule, une autre particule est automatiquement influencée. Dans ce monde, tout ce qu’on peut savoir de la particule, c’est qu’elle peut se trouver à un endroit donné, à un moment donné, et c’est tout. Stupéfiant !

    Dans son esprit tordu, Tshilombo avait vite perçu le bénéfice qu’il pourrait tirer d’une telle théorie. Il voulait transposer cet état de fait sur l’armée nationale qui, justement, ressemblait à un vaste champ quantique où rien n’était clair et délimité. Tshilombo tablait sur la fragilité de la chaîne de commandement dans l’appareil militaire. Trop de ramifications. Trop de services, non connectés entre eux. Tout le monde voulait donner des ordres. On ne savait pas qui commandait quoi. Tshilombo comptait mettre une partie de cette armée au service de l’opposition et, tout spécialement, de Makanda Rashidi. Il voulait de plus en plus de militants ? Eh bien, le Bureau allait lui en fournir. Tshilombo jubilait déjà. Il allait impliquer Makanda dans un des nombreux complots contre l’Etat, ou supposés tels, qu’avait connus le pays depuis son accession à l’indépendance. Le politicien voulait la reconnaissance ? Tshilombo allait l’y aider et ensemble, ils écriraient l’Histoire. Il comptait faire de Makanda Rashidi une figure révolutionnaire, puisque telle était sa conviction. Il voulait devenir le leader incontesté de l’opposition ? Le Bureau Information et Plans allait  satisfaire ses ambitions.

 

 

 


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