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« Chroniques d’une guerre invisible »

(Les guerres du Congo 1996-2003)






" A toutes les victimes de la tragédie des Grands Lacs "

 


La terre promise

 

… au Rwanda voisin, d’autres Tutsis étaient en péril et les morts se comptaient déjà par centaines de milliers. Depuis, avril, depuis trois mois, un génocide était en cours. Les hommes qui l’avaient sauvé ne lui avaient pas vraiment laissé le choix. On avait besoin d’hommes là-bas et Julien malgré son jeune âge, dix-huit ans, fut considéré apte pour délivrer ceux qui se trouvaient pris dans la géhenne. Les récits des rescapés qui parvenaient à fuir jusqu’au Burundi étaient dantesques. Les Hutus avaient abandonné la réserve et décidé d’appliquer une solution définitive en ce qui concernait la problématique hutu-tutsi. Un pacte de sang dut être conclu.

Alors, sous le prétexte fallacieux, que l’oiseau étincelant qui avait explosé dans le ciel [1], avait été un signe divin, un peuple entier s’était retourné contre l’autre et les habitants des collines se mirent à tuer systématiquement leurs voisins, leur conjoint, leurs enfants, tout ce qui pouvait être identifié à un Tutsi. Des gens étaient traqués et découpés à la machette comme du bétail. Jusque dans les marais les plus profonds, ils furent poursuivis. Chaque surface du territoire fut raclée pour pouvoir les débusquer et les éradiquer. On les assimila à quelque chose de plus immonde encore que de la vermine. On jeta leurs cadavres désarticulés dans les latrines. Dans les églises, la chair et le sang se mirent à abonder pour des libations infernales. Il fallait qu’il n’en reste plus un seul. Parmi les Hutus, ceux qui ne voulaient pas partager la coupe d’hémoglobine avec leurs frères étaient immolés sur le champ. Il y en eut des centaines de milliers. Le pays entier était devenu un immense abattoir où l’objet de l’holocauste était la chair humaine, tutsie, de préférence. Il fallait les éliminer, jusqu’au dernier. Ça allait être facile …  

        

 

Immaculé Sébasoni

 

… beaucoup avaient une vengeance à accomplir. Ici, dans ce biotope idéal, protégé des objectifs des satellites par la canopée ancestrale, ceux qui avaient tout perdu, crurent laver leur douleur avec le sang de leurs ennemis. Ils crurent même bon de s’acharner. Les Hutus, à leur tour, allaient être traqués comme des bêtes. On les pista comme l’on piste des animaux sauvages. On mit en œuvre toutes les techniques de chasse. On les piégea en masse pour pouvoir plus facilement les exécuter au 7,62 et à la mitrailleuse lourde. Au milieu des arbres centenaires et des fougères du pléistocène, les Hutus se dirent que les Tutsis, assurément, étaient diaboliques, car comment avaient-ils fait, eux, pour se résigner au moment ultime ?

Parce que la forêt, cette saison-là, en secret, s’emplit du son des crânes que l’on fracasse à la massue, mais aussi, des râles de ceux à qui on tranche la tête. Elle fut parcourue, longtemps, des cris de ceux à qui, enfin, on faisait rendre gorge. Hommes, femmes, et enfants confondus.

Parfois, c’était facile de repérer les Hutus parce que n’ayant appris que la voie du sang, ils avançaient en tuant les congolais sur leur chemin. Une longue trace sanglante traversa ainsi l’intérieur de la province de l’Equateur, de part en part …


 

La mécanique de Bosco Kabalisa

 

… la roue de la vengeance avait commencé à tourner, et à Kinshasa, Bosco Kabalisa était devenu quelqu’un de craint. Ceux qui le connaissaient bien, savaient l’imagination débordante de l’homme. Pour faire taire sa conscience, et ne pas déranger les voisins, lui qui adorait la mécanique, il avait déniché un vieux moteur 1300, Volkswagen. Il l’avait fait installer dans la cour de la villa. Lorsqu’une exécution se déroulait, le moteur était mis en marche. Son bruit de toux répétitive parvenait ainsi à étouffer le fracas de la rafale qui devait mettre fin à la vie d’un supplicié. Avec le sang, Bosco eut plus de mal, mais avec le temps, en faisant laver à grande eau les sols, il finit par s’habituer.

D’ailleurs, il n’avait pas vraiment le choix. Il ne voulait plus que sa sécurité puisse être mise en danger. Il ne s’agissait pas que de sa personne, il s’agissait de la sécurité de son peuple tout entier. Dans leur pays, les Tutsis vivaient en minorité dans un environnement totalement hostile et le mal, maintenant, semblait s’être déplacé au-delà de la frontière. Il était temps de purifier cet espace également. Ses frères ne devraient plus rien craindre nulle part. Quant aux moyens utilisés pour cela, personne ne lui avait accordé le temps nécessaire pour en penser d’autres. Il n’avait que ceux qu’il détenait actuellement et il fallait bien qu’on s’y accommode ... 

 

 

Le pistolet bleu

 

… nul besoin d’avoir l’heure pour savoir qu’on avait dépassé midi. Les estomacs vides et le soleil étaient là pour rappeler à la foule frénétique, qui vaquait sur le grand marché de Kinshasa, que la course quotidienne pour la survie était largement entamée.

Tout à leur quête, personne ne semblait voir le petit garçon assis sur un muret, qui tenait au creux du bras gauche sa kalachnikov, comme on tient une poupée que l’on berce. Son uniforme trop grand faisait faire un écart prudent à certains. De lourds sanglots secouaient ses épaules et de temps à autre, il levait le visage vers le soleil, comme pour tenter de sécher les larmes qui lui brûlaient le visage…

 

  

L’homme et le sel

 

… les campagnes étaient désertes, tout le monde était entré dans la forêt. Entrer dans la forêt, c’est mourir. Les conditions qui y règnent ne pardonnent pas. Pour l’ennemi, c’est une économie certaine en hommes et en munitions. L’homme savait de quoi il parlait, il avait connu cela, jadis. Pour l’instant, il comptait encore rouler avec sa bicyclette jusqu’au bas de la pente puis trouver un coin ou il pourrait s’abriter pour la nuit et dormir un peu. Demain sera une longue journée et il ne sait pas ce qu’elle lui réserve. Il aura besoin de toutes ses forces et même plus.

Après avoir mis ses biens à l’abri, il s’était installé pour dormir mais le sommeil, malgré sa fatigue, ne vint pas immédiatement. Pour se détendre, il se laissa aller à écouter les bruits de la forêt toute proche. Son esprit alors,  doucement, dériva vers cette autre guerre, il y avait plus de trente ans de cela.

 

–Vite, dépêche-toi ! Avec une pointe d’hystérie dans la voix, l’adolescente avait prononcé ces paroles  tout en continuant à marcher d’un pas rapide. Le petit garçon derrière elle, se releva de sa chute, sans tenir compte des larmes qui lui brouillaient la vue et courut derrière sa sœur pour la rattraper. Celle-ci portait un enfant plus jeune dans les bras. Il ne s’agissait pas de traîner ...

 

 

La soustraction posément accélérée

 

… la population rassemblée était silencieuse, tenue en joue par des armes de tout calibres. Les militaires avaient le regard sombre. Tout semblait figé. Les feuilles des arbres bougeaient à peine sous une brise tiède. Seuls les yeux enfiévrés du supplicié étaient encore animés. Ils allaient de gauche à droite, s’arrêtant de temps en temps sur un regard, prenant chacun à témoin. La foule avait reçu l’ordre de faire silence, de bien regarder et surtout de ne pas pleurer. La séance qui s’annonçait, prendrait un peu de temps mais pas beaucoup.

Les soldats rwandais, au Congo, avaient mis au point une règle simple mais délicate à appliquer, intitulée : la soustraction posément accélérée qui  consistait à débiter un homme en morceaux de façon à ce qu’avant qu’il ne se vide de son sang, il puisse assister, conscient, à la découpe de son propre corps, son appareil génital dans la bouche ...

 



[1] Chute de l’avion du président rwandais Habyarimana qui provoqua (ou accéléra) le génocide des Tutsis

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